Us de Jordan Peele (2019)

Après une première vision décevante – suite à des attentes un peu trop élevées – je me suis décidé à retourner voir Us, la dernière montagne russe de Jordan Peele. Des éléments me trottaient toujours en tête en dépit du mécontentement, et des images restaient malgré tout fixées sur ma rétine. Chronique d’une semi-déception, qui se révèle plus riche qu’elle n’en avait l’air.

Fortement influencé par Twilight Zone et en particulier l’épisode de 1960 « Mirror’s Image » (épisode qui a également inspiré le complètement fou Los Parecidos de Isaac Ezban – ce n’est pas un hasard, vu que Jordan Peele travaille actuellement à un revival de l’anthologie culte -), Us nous présente les membres d’une famille en vacances qui se retrouvent confrontés à leurs doppelgängers agressifs et menaçants. Aller plus loin dans le pitch serait spoiler, bien que je vais être obligé de le faire plus tard afin d’explorer les différentes pistes et niveaux de lecture du film.

Si le mélange horreur, bizarre malsain et humour fonctionnait plutôt bien pour Get Out – en particulier sa fin alternative, bien plus pessimiste et sarcastique que le présent film – cet élément est la première chose qui m’a dérangé dans Us; même si certains gags font mouche, ils désamorcent quasi systématiquement chaque scène de tension du métrage. Un fait d’autant plus malheureux que, malgré sa bande annonce dérangeante, le film peine à provoquer le malaise et, surtout, ne fait pas peur ! La faute, donc, à cet humour trop présent et parfois maladroit, ainsi qu’à un deuxième acte traînant en longueur, manquant de rythme et contenant des scènes qui ne fonctionnent pas du tout. Trop de détachement de la part des personnages menant à des réactions complètement inadéquates, provoquant un renoncement empathique de la part du spectateur/trice. Ajoutez un climax un peu trop explicatif et on pourrait facilement obtenir un ratage complet, sauf que…

Au-delà de ses défauts, Us possède quand même différents éléments positifs non négligeables, qui jouent en sa faveur, à commencer par quelques scènes, comme celle de l’affrontement/chorégraphie qui, contrairement à celles précédemment citées, sont absolument dingues et se chargent d’une force émotionnelle beaucoup plus puissante lors d’un second visionnage. À ce propos, les doubles performances hallucinées de Lupita Nyong’o et de Shahadi Wright Joseph sont véritablement impressionnantes et portent le film sur leurs épaules. Celui-ci est également sublimé par la magnifique photographie de Mike Gioulakis (It Follows  et Under the Silver Lake, pour ne citer que les plus marquants), faite de jeux d’ombres et de contre-jours, rappelant sans cesse l’idée du double et la notion ambiguë de bien et de mal. Le film est également soutenu par la bande-son complètement perchée de Michael Abels, qui semble promis à de grandes choses.

Au final, ce qui m’aura le plus marqué, mais que je n’ai pleinement réalisé que lors du second visionnage, aura été la dimension politique du métrage. Jordan Peele a déclaré qu’il s’était moins concentré sur la question raciale dans Us comparé à Get Out, expliquant qu’avoir une famille afro-américaine au centre de l’histoire devait juste être fait. Le film traite en effet d’avantage des « laissés-pour-compte » de l’Amérique. Comme il le précise lors de la première de Us, au festival South by Southwest  : “We are in a time where we fear the other, whether it’s the mysterious invader who might kill us or take our jobs, or the faction that doesn’t live near us that votes differently than we did. Maybe the evil is us. Maybe the monster that we’re looking at has our face.” (« Nous vivons une époque où règne la peur de l’autre, qu’il s’agisse d’un envahisseur mystérieux susceptible de nous tuer ou de nous voler notre boulot, ou bien la faction qui habite loin et vote différemment de nous. Peut être sommes-nous le mal. Peut être que le monstre que nous observons, porte notre visage.« )

Lorsque, dans le film, on pose au personnage de Red la question : « Who are you ?« , elle répond : « We are Americans ! » (« Qui es-tu ? » « Nous sommes Américains !« ). Peu importe de quels « laissés-pour-compte » il s’agit, les « attachés » parlent de ceux du monde extérieur comme « them » (« eux« ), comme nous le faisons des classes dominantes, des privilégiés, de ceux qui ont eu toutes les chances de leur côté. Et puis le titre « Us » n’est pas innocent, il se réfère directement au « U.S. » de « United States ». On pourrait même pousser plus loin et se dire que la couleur rouge des « attachés » est un clin d’œil au parti républicain et qu’ils sont une métaphore pour la classe populaire en colère ayant cru trouver un sauveur en Trump.

!!! SPOILERS AHEAD !!!

Si la fin du film peut sembler fort explicative et un peu trop longue, comme un méchant expliquant ses plans à James Bond, Peele reste vague quant aux possibles lectures politiques qu’il nous propose et ces dernières prennent une toute autre tournure lorsque le twist final, un peu grossier au premier abord, nous tombe dessus. Et ce twist justement, parlons-en ! Une deuxième lecture m’aura fait réaliser qu’il tient plutôt bien la longueur, allant même jusqu’à réellement enrichir le métrage. De l’histoire d’une femme luttant contre un trauma, on passe à une femme se retrouvant confrontée à sa culpabilité. Le fait qu’elle finisse par avoir une famille et des talents artistiques qu’elle exploite est d’autant plus intéressant, politiquement parlant, au vu des opportunités inégales liées aux classes sociales et des débouchés possibles dans une vie. Chaque petit indice est là, dans certains comportements d’Addi, ses difficultés à s’exprimer, ses réactions ultra-brutales, quasi animales, quand elle explique à son amie quelle a du mal à parler avec les gens,… Les confrontations entre elle et Red prennent dès lors une dimension tragique, époustouflante, tout en restant ambiguës dans la mesure où qui sommes-nous pour juger cette jeune fille qui a un jour saisi la chance d’avoir une vie meilleure ? Un questionnement toujours intéressant et cohérent, s’inscrivant dans l’idée du double et d’un concept, au final beaucoup moins manichéen qu’il ne le laissait supposer.

Bisous,

Major Fail

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