Valérie Donzelli, le tourbillon de la vie par Thomas Messias et Quentin Mével (2019)

La deuxième quinzaine de décembre, si on n’adore pas « Last Christmas » de Wham, si on ne pense pas que la bûche de Noël est un somptueux mets, on peut se replonger de façon plus profonde dans le travail d’un.e artiste. Ça a commencé avec la lecture du passionnant Valérie Donzelli, le tourbillon de la vie paru aux Éditions Playlist Society, spécialisées dans des petits bouquins exploratoires de créateur.ice.s encore peu exploré.e.s. Évoquons alors le livre, les films, en espérant vous donner envie de découvrir plus en avant cette œuvre singulière à bien des égards.

Après une courte analyse du cinéma de DonzelliMessias et Mével, les auteurs du Tourbillon de la vie échangent avec la réalisatrice sur ses films pris dans l’ordre chronologique. Qu’ils soient restés à l’état de projets non inaboutis, de longs métrages à succès, de films de commande, la distinction n’est pas faite. Et c’est une des premières très bonnes idées du livre, tant on se rend compte en visionnant tous les films à quel point nombre de sujets reviennent tels des leitmotivs donnant une cohérence à une œuvre bien plus maîtrisée qu’il n’y parait à un premier regard.

Dans ce long entretien, Donzelli revient sur la fabrication de ses films avec une grande honnêteté, une vraie lucidité. Elle ne tait rien des difficultés parfois rencontrées avec certaines équipes techniques, avec certaines pratiques véreuses rencontrées au cours de sa carrière. Elle dit aussi ses erreurs, ses errements, les moments où sa recherche de l’originalité a pu parasiter certains projets.

Petit traité du cinéma d’auteur français, de ses contraintes budgétaires, de ses réalités commerciales, on comprend alors que le choix d’un cadre fixe ou d’un travelling est parfois seulement l’acceptation d’une situation. Mais qu’il faut faire avec, et que justement ça peut donner vie à de nouvelles créativités. De l’écriture au montage, aucune des étapes de fabrication d’un film n’est éludée par les deux interviewers et la réalisatrice. On voit que les scènes muettes ou les changements de plans avec ouverture à l’iris sont des vrais choix à vocation burlesque. Chaque choix de réalisation à l’image ou au son est là pour servir les personnages, une histoire, on en est certain à la lecture du livre. On se souvient aussi, si on a vu ses films, que les variations de supports à l’intérieur d’un même film (8mm, HD, 35 mm) étaient aussi voulues pour refléter la sensation de perte qu’ont souvent les personnages des films de Donzelli.

En effet, et c’est souligné par l’ouvrage, les héroïnes et héros des films de la réalisatrice française sont souvent pris au moment où les choses basculent ou vont basculer, au moment où elles vont leur faire perdre un équilibre qui était déjà instable. Grossesse, rupture ou rencontre amoureuse, maladie d’un proche et même succès professionnel (dans Notre-Dame) sont mis sur un pied d’égalité. Des événements ne surgissant pas nécessairement au moment où l’on s’y attend. Alors il faut essayer de faire avec, de continuer à avancer.

La guerre est déclarée

La maladie, omniprésente depuis l’œil comme une méduse de la cousine de La reine des pommes jusqu’au cancer qui atteint l’enfant dans La guerre est déclarée, est une récurrence chez Donzelli. Mais elle en fait un élément de résistance, qu’on peut toujours transcender, pour rester du côté de l’existence. Les gens malades dans son cinéma souffrent mais sans le montrer, nous ne voyons pas de corps marqués par la douleur. Parce qu’il y a toujours cette croyance que le cinéma le plus réaliste qui soit se doit de magnifier ses sujets.

Nombreux sont les autres thèmes qui reviennent d’année en année dans la filmographie de l’autrice. En vrac et sans ordre d’importance, parce qu’ils s’entrechoquent, se mélangent, on pourrait évoquer les sexualités féminines désirantes présentes dès le très beau court Il fait beau dans la plus belle ville du monde jusqu’à Notre-Dame. Notre-Dame, qui lui revient aussi naturellement sur la religion et le sacré, comme beaucoup d’autres, et ce qui est plutôt rare pour une réalisatrice française de sa génération. L’histoire, les anachronismes ludiques et signifiants sont aussi une marque de fabrique qui trouve son paroxysme dans le sous-estimé Marguerite et Julien. Et il est intéressant de constater qu’une nouvelle fois, pour arriver à donner du relief à cette volonté factuelle, la technique (mélange de formats d’image) se mettra au service du fond.

Enfin, une chose aussi assez rare qui se dégage est la fidélité au-delà des difficultés que Donzelli semble cultiver. Quand on revoit comme moi sa filmographie à la suite quasiment dans son entièreté, il est frappant de constater à quel point même les seconds rôles reviennent aux mêmes acteurs. Les technicien.ne.s aux génériques sont souvent les mêmes. On sent que cela marche un peu comme une famille, comme une troupe. Que si l’un.e a des problèmes personnels ça peut affecter son travail mais que ce n’est pas considéré comme dramatique, que ça fait partie de l’existence du Tourbillon de la vie.

Laurent Godichaux

Thomas Messias et Quentin Mével : Valérie Donzelli, le tourbillon de la vie aux Éditions Playlist Society.

Notre-Dame de Valérie Donzelli avec Valérie Donzelli, Pierre Deladonchamps, Bouli Lanners, Virginie Ledoyen…

Et autres films trouvables sur les internets et dans vos meilleures dvdthèques.