Voir L’époque au Cinéma Nova

lepoque_300x666L’époque est un très beau titre. Mais le programme qu’il annonce est aussi très ambitieux, voire impossible à accomplir. Choix esthétiques forts, narration à la fois éclatée et concentrée, grosses pelletées d’humanité, d’humour, d’amour et de rage font que même si par définition une époque n’est jamais circonscrite, il y a au moins une très belle esquisse de portrait vivifiant, touchant, dur et enragé d’une belle jeunesse (18/25 ans) qui doit continuer à se battre chaque jour un peu plus pour continuer à croire à un futur.

Durant trois ans Bareyre, armé d’une petite caméra ultra sensible et seulement accompagné par un preneur de son, est parti à la rencontre d’une génération parisienne (au sens large puisque les banlieues sont incluses). Bien entendu, il y a la chance des circonstances qui ont permis que l’actualité de Nuit debout, ses tentatives de remise en question d’un système, est intervenue durant le temps de tournage, mais jamais il ne se contente de cette opportunité (qui n’est d’ailleurs jamais nommée). Le documentaire va bien plus loin que filmer cet instant de protestation qui, malgré le fait qu’il ait certainement marqué durablement tous ses participants, n’a été qu’éphémère. Il se plonge aussi dans la fête, qui comme le théorisait Barthes est souvent plus qu’une distraction. Si boire et danser ont toujours fait partie des rituels quasi initiatiques du passage vers l’âge adulte, l’intensité, l’excès sont souvent encore plus présents dans les époques de grande incertitude, de peur. Ivresse, fougue, naïveté, sont suivis avec la juste distance en laissant à chacun.e l’occasion de se construire sa propre pensée.

Un documentaire vaut souvent par ses personnages, par les humains qui le peuplent. Quand un mec de 18 ans issu d’un milieu plus que privilégié nous confie son mal-être, son sentiment de ne pas être à sa place, son espoir de la trouver un jour, qu’il est au bord des larmes tellement il a le sentiment de se faire confisquer sa vie, on est en totale empathie avec lui, on ne veut pas le juger, certainement pas l’accuser de n’être qu’un pauvre gosse de riche, on veut seulement le comprendre et peut-être l’encourager à assumer ses envies.

lepoque_850x300Comme une évidence, il y a aussi Rose, fil rouge, peut-être voix du réalisateur. Elle ne veut pas sombrer dans la haine, veut continuer à aimer, à réfléchir, à être libre, à espérer un monde un peu moins moche. Malgré la vie, elle reste à fleur de peau, la sensibilité comme intelligence et vice versa. Et quand elle pleure ce n’est pas sur son sort, ses larmes pudiques pourraient presque être les nôtres. Puis il y a DJ Soall, qui ne veut vivre que de sa musique, Morgane qui n’a pas peur que de la solitude, Mehdi et tous les autres. Tou.te.s émeuvent, même s’il me faut parfois passer par dessus mon Bescherelle interne pour entendre l’émotion des voix.

Cette vérité est aussi certainement obtenue par la décision de ne filmer que la nuit, ce moment où chacun laisse parfois tomber les barrières de la norme, de la respectabilité. Puis, on le savait, mais on en a une nouvelle preuve, la nuit dégage une magie à l’image. Filmée avec peu de moyens L’époque magnifie pourtant Paris d’une façon rare; chaque plan est d’une beauté presque époustouflante. Une devanture de chaîne de supermarché devient poétique, raconte aussi quelque chose du luxe d’une époque presque révolue. Ne pas abuser de gros plans permet aussi de situer les personnages dans leurs réalités, de rendre leur microcosme universel. Cette volonté de ne jamais sacrifier la forme au fond mérite d’être soulignée tant c’est peu fréquent dans les documentaires politiquement signifiants et donne encore une raison supplémentaire d’aller voir cette authentique réussite.

Laurent Godichaux

L’époque, un documentaire de Matthieu Bareyre à partir du 07 septembre au Cinéma Nova

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